,@,cassandre2024021015,malaussena, - Interview B.O : Delphine Malaussena & Hélène Merlin (Cassandre) Interview B.O : Delphine Malaussena & Hélène Merlin (Cassandre)

[Au cinéma le 2 avril 2025]

,@,cassandre2024021015,malaussena, - Interview B.O : Delphine Malaussena & Hélène Merlin (Cassandre)

Propos recueillis à Marseille par Benoit Basirico

- Publié le 02-04-2025




Delphine Malaussena signe la musique de “Cassandre”, à l’affiche le 2 avril 2025, premier film d'Hélène Merlin qui relate le processus psychologique de Cassandre (Billie Blain), 14 ans, victime des abus de son frère (Florian Lesieur) au sein du petit manoir familial où elle vit à la campagne avec ses parents (Zabou Breitman, Eric Ruf). La partition illustre ce cheminement, révélant les mécanismes de la violence de manière à la fois limpide et secrète (par des notes troubles soutenant une tension, ne se privant pas de moments de suspense et d'émotion, permettant de faire émerger les sentiments non exprimés par les dialogues). Une écriture baroque représente le contexte familial ordonné avec une figure paternelle autoritaire. Un thème chanté à deux voix, baryton et soprano, symbolise la libération de la parole et la réconciliation possible entre le masculin et le féminin. 

Cinezik : Ce drame relate le processus psychologique de Cassandre, 14 ans, victime des abus de son frère, dans un petit manoir familial à la campagne. Musicalement, à quel moment du processus Delphine est-elle intervenue ?

Hélène Merlin : Nous nous sommes rencontrées deux mois et demi avant le tournage. Nous avons échangé sur les références, ses impressions sur le scénario et les émotions que nous souhaitions susciter à travers la musique. Delphine a rapidement commencé à composer. Presque un mois avant le début du tournage, elle me faisait écouter les premiers morceaux. J'ai immédiatement identifié le thème principal du film, qui m'a bouleversée. Dès la première écoute, j'avais les larmes aux yeux. Nous avons donc rapidement commencé à travailler. Delphine nous envoyait des morceaux, ce qui nous a permis de faire le montage ensemble. La musique est arrivée avant les images.

Delphine, qu'est-ce qui a inspiré ces thèmes ? Le scénario ?

Delphine Malaussena : L'énergie d'Hélène, ses récits, ont été une grande source d'inspiration. Nos échanges préalables, nos regards, notre connexion, tout cela a beaucoup compté. Hélène m'avait préparé une playlist de références, à la fois classiques et plus personnelles. J'ai écouté ces titres une ou deux fois, puis je les ai mis de côté pour me les approprier. En m'appuyant principalement sur le scénario, j'ai composé une dizaine de thèmes. Quand je me suis sentie prête, j'ai invité Hélène chez moi pour les écouter ensemble. L'émotion était forte, et nous avons senti toutes les deux que nous tenions nos thèmes principaux.

Au-delà des thèmes, il y a aussi beaucoup de couleurs et de textures dans la partition. J'ai l'impression qu'elle est double : une partie pour le trauma et le parcours psychologique de la jeune fille, et une autre, presque baroque, qui évoque la bourgeoisie et un univers codifié et autoritaire. Est-ce ainsi que vous l'avez conçue ?

Hélène Merlin : Absolument. Le côté baroque est très présent dans le manoir et dans les personnages des parents, fantasques et hauts en couleurs, avec des répliques parfois crues. La musique reflète cet univers baroque et le ton singulier du film, entre drame et comédie. Il était intéressant d'avoir une musique riche en couleurs, en sonorités et en instruments variés : cordes, piano, électro... Cela permettait d'illustrer la complexité des personnages, leur ambivalence et les différentes facettes de cette famille.

Delphine Malaussena : Nous ne voulions pas nous limiter à une partition baroque. Nous souhaitions susciter des émotions fortes, avec des basses qui résonnent dans le corps et des sons plus stridents qui dérangent. La palette musicale est donc très large.

La violence subie par la jeune fille est à la fois limpide et tue. On comprend ce qui se passe, mais cela reste un secret. La musique a-t-elle pour but de représenter cette parole qui, au départ, ne se formule pas ?

Hélène Merlin : Avant même de représenter la parole, il s'agissait de traduire le ressenti physique, les émotions qui traversent Cassandre, les moments de suspension, les dérèglements de la mécanique familiale, et la sidération face au choc traumatique. Nous avons utilisé des effets de « reverse » sur certains morceaux pour illustrer la déstructuration de son identité, de son esprit, et de la mécanique familiale. La musique devait ainsi révéler les liens invisibles au sein de cette famille.

Delphine Malaussena : Le morceau « Le Roi Danse » est particulièrement révélateur. Il joue sur la mécanique, l'aspect horloge, cette nécessité de tout maîtriser, d'être toujours à l'heure.

Hélène Merlin : Ce morceau accompagne la présentation du père au début du film. Il est très structuré pour refléter la rigidité du personnage, son besoin de contrôler l'heure, les horloges, son poids, le comportement des autres, etc. La musique sert aussi à dévoiler la personnalité cachée des personnages.

Le père est militaire, ce qui suggère une certaine rigueur, sans pour autant tomber dans des sonorités militaires, évidemment...

Delphine Malaussena : Non, absolument pas. Nous sommes parties d'une fugue de Bach, dont le tempo ne varie pas. Une fugue millimétrée, où tout s'entrecroise à la perfection. Tout arrive à l'heure, au moment précis.

L'instrumentation est hybride : cordes (violon alto, violoncelle), piano, électro... et voix. Comment avez-vous conçu cette présence vocale ?

Hélène Merlin : Ce morceau m'a bouleversée. Nous avons décidé de le décliner en variations tout au long du film, avec différentes couleurs et matières. L'idée de la libération de la parole devait s'incarner dans la musique. J'imaginais une voix de soprano et une voix de baryton porter la parole de Cassandre. Ces deux voix entrelacées symbolisent la réconciliation du masculin et du féminin blessés. Les paroles que j'ai écrites et ce duo baryton-soprano expriment cette libération, cette réconciliation, cette prise de parole salvatrice.

Delphine Malaussena : Ce morceau final est le point culminant de toute la bande originale. Tout converge vers lui.

Hélène Merlin, vous semblez avoir une analyse musicale très précise de votre film, ce qui n'est pas toujours le cas chez les réalisateurs. Votre langage commun était-il principalement musical ?

Delphine Malaussena : Oui, notre langage était très musical. Nous échangions autant sur les émotions que sur l'histoire, le scénario et la musique. C'était très fluide.

Et vous-même, avez-vous une formation musicale ?

Hélène Merlin : Je ne suis pas musicienne de formation, mais j'ai suivi des cours de chant lyrique. J'ai travaillé à France Musique et à l'Opéra de Paris. Je suis fascinée par cet univers, et la musique classique a bercé mon enfance grâce à mes parents. Je suis donc très imprégnée de cet art. Nos échanges portaient beaucoup sur les émotions, les rythmes, les sensations. J'ai pris énormément de plaisir à diriger les musiciens et les chanteurs, comme je le fais avec les acteurs, en leur donnant des couleurs et des images. Par exemple, lors d'un morceau interprété par la violoncelliste, qui accompagnait une scène de Cassandre à vélo, j'ai senti qu'il manquait quelque chose. Pour moi, cette scène était un moment d'apaisement et de libération. Je voulais que la musique enveloppe le personnage et lui apporte une forme de réparation. J'ai donc demandé à la musicienne de jouer comme si elle berçait un enfant. Je voulais que le violoncelle berce Cassandre à ce moment-là. Lors d'un autre moment avec le trio à cordes, j'ai senti qu'il manquait également quelque chose. Je leur ai suggéré de jouer le morceau, écrit en mineur, comme s'il était en majeur. Dans ce film, rien n'est tout noir ou tout blanc, il y a des couches qui se superposent. Je ne voulais pas d'un drame larmoyant, mais d'une tristesse qui libère et apporte de la lumière. En jouant le morceau en mineur avec une conscience du majeur, ils ont donné une dimension incroyable à la musique.

Vous étiez donc présente lors de l'enregistrement. Les musiciens interprétaient la partition de Delphine, mais vous aviez une marge de manœuvre pour diriger l'interprétation ?

Hélène Merlin : Tout à fait. Delphine m'a laissé cette liberté, et je lui en suis très reconnaissante. Les musiciens et les chanteurs étaient très réceptifs à mes indications. Je me souviens, par exemple, du moment final où toute la musique converge vers un point culminant. Les chanteurs interprétaient leur partie, mais je sentais que quelque chose ne fonctionnait pas. Je leur ai dit : « Imaginez que vous êtes deux filaments d'ADN en torsade, que vos voix s'entremêlent et ne forment qu'une seule voix, celle du masculin et du féminin blessés qui se réparent en chantant. » Immédiatement, quelque chose de magique s'est produit entre eux.

Avant l'interprétation, il y a l'étape de la maquette. Comment s'est déroulé ce processus ? Y a-t-il eu des allers-retours sur la maquette ?

Hélène Merlin : Très tôt, j'ai commencé à écrire en écriture libre et à partager mes textes et mes idées avec Delphine. Elle a toujours été très positive. Petit à petit, j'ai affiné et raccourci mes textes pour en faire un poème en français. Nous avons ensuite partagé ce poème avec Sara Di Bella, la soprano italienne, qui l'a traduit et adapté aux lignes mélodiques de Delphine. Ce morceau est vraiment le fruit d'un travail à trois. J'ai écrit les paroles en français, Sara les a traduites et adaptées à la musique de Delphine. Ce fut un moment de communion et de sororité qui a permis d'enregistrer la maquette très en amont et de l'utiliser pour le montage.

Delphine Malaussena : Nous avons eu la chance de pouvoir travailler à trois sur la musique pendant le montage avec Nassim Gordji Tehrani, la monteuse. Ce fut un travail très précieux. À la fin du montage, toutes nos musiques étaient en place, exactement comme nous le souhaitions. Nous n'avons pas été prises par le temps. Ce fut une véritable valse à trois.

Et au stade de la maquette, avant l'interprétation, chaque morceau était-il déjà destiné à une scène précise, ou les placements ont-ils évolué par la suite ?

Hélène Merlin : Je crois que Delphine, en composant, s'est vraiment imprégnée de ses émotions à la lecture du scénario. Elle m'a proposé de nombreux morceaux pour me donner le choix. Assez vite, en écoutant ces morceaux, j'imaginais : « Tiens, ça irait pour la marionnette, tiens, ça irait pour le vélo, ou ça, pour les scènes d'agression, de sidération, etc. » Nassim, la monteuse, a également eu des intuitions sur des morceaux que je n'avais pas forcément identifiés. Elle a su les placer au bon endroit. Et puis, parfois, au montage, on teste et on se rend compte qu'un morceau ne fonctionne pas à un endroit donné. On le déplace alors à un autre moment, et là, ça marche. Je pense que Nassim a beaucoup contribué à faire se rencontrer la musique et les images.

Dans le film, on sent une forme de décollage du réel. On est dans la psyché du personnage, et parfois, on a l'impression d'entendre son souffle. Cela s'est-il intégré à la musique ?

Delphine Malaussena : Oui, tout à fait. Dans la variation déstructurée, il y a une sorte de souffle en « reverse ». Nous avons essayé d'être au plus près d'elle, de traduire quelque chose qui se déconstruit, avec des nappes, comme une respiration qui va et vient. Nous avons essayé d'être en elle.

Hélène Merlin : Très tôt, au début de notre collaboration, je parlais de pulsation, comme le galop régulier d'un cheval, comme le battement d'un cœur. Je crois que cela a beaucoup influencé ta composition, car on retrouve cette pulsation et cet aspect répétitif, cyclique, dans ton écriture musicale.

Delphine Malaussena : Dans le thème « coton », il y a vraiment un cœur qui bat tout au long.

Et le cheval, en quoi la musique est-elle transfigurée par sa présence ? Il est important, car c'est grâce à lui que Cassandre se libère et trouve l'apaisement. Au début, elle veut reproduire sur lui la violence qu'elle subit, et le moniteur lui apprend l'écoute.

Hélène Merlin : Oui, les scènes avec les chevaux, qui sont un personnage à part entière dans le film, un élément narratif, font appel à cette idée de libération. On imagine un cheval au galop dans la pampa. C'est un animal très symbolique, très métaphorique. La violence que Cassandre subit dans sa famille la remplit de colère, et elle l'extériorise sur le cheval. Le moniteur lui pose alors des limites saines. Il reconnaît son émotion, l'accueille en disant : « Tu as le droit d'être en colère, mais tu n'as pas le droit de la lui faire subir. » Il pose ainsi une limite saine, sans la rejeter ni la violenter à son tour. C'est un moment charnière pour le personnage de Cassandre, car c'est presque la première fois qu'elle est accueillie telle qu'elle est. Dans cette musique, il y a cet esprit de liberté qui imprègne la composition de Delphine, cette idée que le film devait apporter une énergie de libération, une lumière. Et même si elle raconte des moments difficiles, elle donne des clés, un espoir, une énergie vitale qui nous mène vers autre chose.

Delphine Malaussena : D'ailleurs, l'un de nos thèmes s'appelle « Vivante ». C'est amusant, les titres des thèmes, nos premières intuitions étaient les bonnes.

Hélène Merlin : Nous nous interrogions également sur l'origine du mot « coton », qui est le titre du thème principal. Pour moi, il y a quelque chose de symbolique et d'ambivalent dans ce mot. Le coton, c'est un cocon où l'on se réfugie. Et c'est aussi l'expression « avoir les jambes en coton », cette sensation de dissociation, de ne plus sentir son corps. La sensation de sidération, l'état de dissociation, c'est cela : être absent à son propre corps. Je trouve que même inconsciemment, intuitivement, le mot « coton » choisi par Delphine traduit cette ambivalence des états qui nous traversent.

Concernant les titres des morceaux de la bande originale, les avez-vous choisis pour la sortie de la BO, ou aviez-vous déjà ces titres au moment de les transmettre à la réalisatrice ?

Delphine Malaussena : Ce sont les tout premiers titres que nous avions, même avant le tournage. C'est cela qui est incroyable.

Hélène Merlin : Nous avons conservé presque tous les titres d'origine. À un moment donné, nous avons envisagé d'inventer des titres plus marquants, mais je me suis finalement attachée à ceux que Delphine avait trouvés. Il y avait une intuition incroyable tout au long de notre collaboration. Le morceau chanté, initialement appelé « Coton chanté », car c'était une variation du thème principal « coton » avec des voix ajoutées, s'intitule finalement « Le chemin entre les deux », qui est la traduction italienne de « Il sentiero tra i due ».

Quel a été le rôle de Laureen Arnou-Sanchez, la superviseuse musicale, dans ce processus ?

Hélène Merlin : Elle a sélectionné des morceaux préexistants pour certaines scènes : un concerto pour violon et viole de gambe de Vivaldi pour une scène, l'aria da capo des Variations Goldberg de Bach pour la scène de l'épilation, « There's A Light » de Shirley Ann Lee pour la scène de danse entre Cassandre et son amie (après que nous ayons abandonné l'idée d'un morceau de Louise Attaque, dont nous n'avons pas obtenu les droits). Enfin, pour la scène où les parents trinquent avec leur fils et Cassandre, nous avons choisi, avec Nassim, une sérénade pour cordes de Dvořák.

Delphine, comment la musique originale s'inscrit-elle dans cet ensemble ? Avez-vous tenu compte de ces emprunts pour que votre musique soit en lien avec eux ?

Delphine Malaussena : Ces musiques ont été choisies pendant le montage, donc je les ai forcément entendues et gardées à l'esprit lors de la composition du reste de la musique, afin d'assurer une certaine cohérence. De plus, ces choix correspondaient à la playlist qu'Hélène m'avait envoyée, ce qui a facilité la cohérence d'ensemble.

Hélène Merlin : Ce sont des références que je t'avais partagées, comme Schubert, Bach et Vivaldi. J'avais également inclus des références de compositeurs de musique de film que j'adore, tels que Preisner, qui a composé la musique des films de Kieślowski, ou Eleni Karaindrou, qui a travaillé avec Angelopoulos. Ce sont des compositeurs qui m'inspirent beaucoup. Delphine a digéré ces références et se les est appropriées. Les premiers morceaux qu'elle m'a envoyés ne s'inspiraient même pas de ces références. Il y a donc vraiment quelque chose qui vient d'elle, de son interprétation du scénario et de ce qu'elle a créé à partir de celui-ci.

En tant que compositrice de musique de film, il faut savoir décoder le film, se mettre à son service et puiser dans ses propres émotions. Qu'avez-vous cherché en vous-même pour ce film, et notamment sur le plan musical ? Un film est-il parfois l'occasion d'explorer un langage musical particulier ?

Delphine Malaussena : Je n'ai pas du tout intellectualisé mon approche. Je me suis connectée à Hélène et à cette histoire, en me laissant guider par mon intuition et ce qui me venait sur le moment.

Hélène Merlin : La musique accompagne les moments où Cassandre est dans sa tête, où elle se voit de l'extérieur, où elle vit des moments importants. La musique est un langage non verbal, un moment d'abstraction. Je crois que Delphine a saisi la dimension organique et émotionnelle du film, ainsi que la complexité des dynamiques familiales, et qu'elle a traduit tout cela de manière magistrale en musique. C'est absolument remarquable.

 

Propos recueillis à Marseille par Benoit Basirico

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